Z l'étranger assassiné

Saint Vincent Jalmoutiers le lundi 2 juillet 1810 10h :

La cloche de l’église Saint Vincent sonna indiquant une urgence. La population de ce petit village de 360 âmes accourut. Un homme essoufflé peinait à s’exprimer : « L’étranger, il est mort… là-bas près du Cros de la Cane, c’est horrible … il a été battu à mort ».

Au nom et prénom, imprononçable que tout le monde préférait appelé "Z".


Les gendarmes de Saint-Aulaye, avertis par un habitant du village venaient d’arriver près du corps de Zinovyi Zlavenstov, constatant effectivement qu’il s’agissait d’un meurtre. Un des gendarmes demanda qui était cet homme. Pierre Boudesac lui répondit que c’était un étranger arrivé avec les troupes napoléoniennes qui vivait depuis dans l'indigence glanant quelques travaux dans les fermes contre gîte et couvert. Pierre ajouta qu’il avait aperçu ce matin aux aurores un homme nommé Jean Faurie sortant du bois avec une hache et une brouette.
L’homme de loi qui menait l’enquête ordonna qu’on lui amène le suspect.

Jean Faurie, qui ignorait la mort de « Z », l’étranger, se demandait pourquoi on était venu le chercher aux champs. Il nia le fait qu’il était dans la forêt ce matin-là, mais refusa d’en dire plus sur l’endroit où il se trouvait cette nuit. Le gendarme le fit emprisonner immédiatement sans plus d’explication. Quelques semaines après, on le fit transporter au tribunal. Le juge allait rendre son verdict : « Accusé levez-vous ! Après les constatations des gendarmes et l’étude des faits, l’accusé Jean Faurie … » Un brouhaha se fit alors entendre dans le fond de la salle. Une matrone tirait une pauvre fille par la manche. « Allez, parle, c’est le moment ! » La fille devint toute rouge. « - Ce n’est pas lui, M. le juge ! ». Une voix s’éleva « Ce n’est pas po po possible ! -Tais-toi le bègue ! » lança la matrone, « allez ma fille continue ! » - « Il était avec moi, M. le juge ! Dans la grange à Marti…toute la nuit ! Ce n’est pas lui j’vous dis ! ». Le juge devint tout blanc. « Séance ajournée ! MM. les gendarmes, libérez l’accusé !

L’enquête était donc au point mort après les révélations de Marie. Son alibi sauvait le présumé coupable. Qui avait donc tué ce pauvre Z, blessé à la jambe durant la dernière guerre de Napoléon conservant une forte claudication. Marie avait-elle dit la vérité ? Avait-elle été payée pour faire cette déclaration fracassante qui innocentait Jean Faurie certes, mais donnait à la jeune fille une réputation qui la suivrait toute sa vie ! Elle fut convoquée à la gendarmerie pour un interrogatoire. « Marie, vous avez déclaré que vous aviez passé la nuit avec le Sieur Faurie, avez-vous dit toute la vérité ? ». La jeune fille regarda ses pieds, triturant nerveusement sa jupe. Elle répondit d’une voix mal assurée « c’est la vérité M. le gendarme ! ». Il la mesura du regard un moment puis « Vous savez que vos déclarations doivent concorder avec ce que nous dira le Sieur Faurie ! Allez, vous pouvez sortir ! ». La jeune fille, les larmes coulant sur ses joues, se dirigea vers la porte. « Qu’on amène le prisonnier ! » clama le gendarme. Le Sieur Faurie apparut dans l’embrasure de la porte ne sachant pas ce qu’il allait advenir de lui, il était terrorisé, affaibli, et tout crasseux de ces semaines passées au cachot. Le gendarme l’interrogea sans ménagement, même si le jeune journalier lui faisait bien de la peine, il n'avait pas le choix, il lui fallait démêler cette histoire au plus vite ! « Alors mon garçon, nous te savons coupable, tu vas nous dire ce que tu faisais cette nuit-là ! Parle ! ». Le jeune homme baissa la tête et balbutia qu’il était allé voir une jeune femme qu’il appréciait et qu’il comptait épouser « Comment s’appelle cette personne ? ». Il répondit timidement, gêné que l’on s’introduise dans son cœur : « Marie Boudesac ». Pendant ce temps, Marie, âgée de 17 ans, songeait à son cher Jean, à leur première rencontre l’an passé quand il était venu aider son père pour la récolte. Elle en était tombée follement amoureuse. Elle suspectait son frère Pierre d’avoir découvert leur relation et de l’avoir dénoncée pour s’en débarrasser. Elle devait le sauver, lui le courageux Jean devenu soutien de famille au décès de son père, si courageux travaillant dans les fermes environnantes pour nourrir sa mère et sa sœur. S’il mourrait qu’adviendrait-il d’elle qui venait de découvrir qu’elle portait leur enfant ! Elle traversa le petit bois qui bordait les terres de ses parents pour aller chercher l’aide de sa cousine Pétronille qui avait épousé un notable du village. Lui, pouvait l’aider. Pétronille répondit qu’elle en parlerait à son époux. Le gendarme menait des recherches sur M. Z. qui avait été tué. Arrivé depuis quelques mois dans la région, personne ne savait d’où il venait, ni qui il était auparavant. Ce qui avait attiré l’attention du gendarme lors de la découverte du corps du malheureux était la rage avec laquelle les coups lui avaient été portés. Son corps était quasiment méconnaissable tant les coups avaient été violents, des hématomes le recouvraient. Il fallait maintenant qu’il interroge tout le village, et il se disait qu’en ce dimanche, il aurait des chances d’apprendre certaines choses à la sortie de la messe. Il se dirigea donc vers la petite église, bien décidé à résoudre cette énigme qui le hantait, car durant ces nombreuses années de carrière, jamais de telle horreur il n’avait vu.


En ce beau dimanche de juillet régnait une chaleur étouffante. A la sortie de l’église, les conversations allaient bon train, mais à la vue du gendarme tous se turent. En effet, ce dernier, qui venait du village voisin n’avait pas les bonnes grâces de ces paysans qui le trouvaient froid, et de plus il avait emprisonné le pauvre Jean Faurie qui était à leurs yeux un garçon très courageux et toujours très gentil. Un homme prit pourtant la parole, le Sieur Sicaire Lantignac, l’époux de la cousine de Marie, dont la femme lui avait demandé d’aider Jean. Il s’avança vers le gendarme : - Bien le bonjour, Monsieur le Brigadier, votre enquête avance-t-elle ? - Bonjour Sieur Lantignac, j’ai un suspect sous les verrous. Il se doutait bien que la population voulait défendre le Sieur Faurie, et qu’en laissant croire qu’il le croyait coupable, il obtiendrait des révélations.

« Oh, oui, nous savons que vous considérez le jeune Jean comme coupable, mais sachez, cher Monsieur, que vous commettez une grave erreur, il est innocent ! C’est un jeune garçon très honnête, contrairement à cet étranger, qui lui était un homme peu recommandable, certes ancien soldat, blessé de guerre, mais aussi un ivrogne, qui n’avait pas bonne réputation ici ! ».

Le gendarme scruta la foule qui s’agitait. Il remarqua une très jeune fille cachée derrière son frère et ses parents. Elle peinait à cacher des ecchymoses au visage. Le gendarme se demanda la raison de ces marques de violence. Ses parents, des fermiers du coin qui avaient cinq enfants paraissaient de bonnes gens. Le frère aîné de la jeune fille, baissant la tête, demanda : - Qu'arrivera-t-il à Jean ? - Il risque la peine de mort ! - Non, s’écria le jeune homme rouge et en sueurs, ce Z. était un porc ! - Vous avez l’air de bien connaitre cet homme, passez à la gendarmerie dès demain. Le jeune homme regretta tout à coup d’avoir parlé, il avait peur, mais il ne voulait pas qu’un innocent soit tué, il répondit à l’ordre du Brigadier. Dans le bureau, l’interrogatoire commença : « -Mon garçon, quel est votre nom, âge et profession. - Jacques Despoujol, répondit-il, j’ai environ 25 ans. Je travaille sur la ferme de mes parents. - Que savez-vous de cette histoire, Despoujol ? » Le jeune homme baissa la tête, perdu dans ses pensées puis se mit à pleurer. « - Je sais que Jean est innocent, je le sais car c’est moi qui ai tué cet homme, que dieu me pardonne ! Oh seigneur, je n’avais pas le choix. » Pleura-t-il. Jacques donna les détails de cette sordide affaire, la vue de cet infirme ivre essayant d’abuser de sa jeune sœur, les cris de celle-ci…On libéra Jean, à présent innocenté…

Quelques mois plus tard, se tint le procès au tribunal de Bergerac, où tous les habitants étaient venus soutenir le garçon de leur village ! Dans la salle, pas un bruit, pas un souffle ! On fit venir à la barre l’accusé tremblant de peur, blême, il expliqua son geste, il dit qu’il ne pouvait faire autrement, la vie de sa sœur, une enfant, en dépendait. Le gendarme fut aussi interrogé, et il demanda que le jeune homme soit relâché expliquant qu’il avait agi pour éviter un crime. D’autres habitants du village furent interrogés sur les deux hommes, et chacun d’entre eux ne dirent que du bien sur Jacques : un gars courageux, gentil, contrairement à l’étranger un ivrogne, violent, qui n’était pas bien hardi au travail de la terre. Après les délibérations, le verdict allait être rendu ; l’assistance retint son souffle, les femmes priaient en silence. Soudain la voix du président de la cour retentit : « Accusé Jacques. Despoujol, compte tenu des éléments du dossier et les témoignages, il apparaît que vous avez agi pour sauver une victime d’agression. Ce sont des circonstances atténuantes, ce pourquoi vous êtes acquitté. Qu’on libère le citoyen Jacques Despoujol ! » Des cris de joie retentirent dans la salle, la mère de Jacques le prit dans ses bras, heureuse de ramener son fils à la maison. Jean et Marie se marièrent et eurent un petit garçon ! Quant au dénommé « Z ». Il fut vite oublié au fond du coin des indigents du petit cimetière de Saint Vincent.


Par Sabrina PLESSIS.

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