Nicolas RAMBOURG

En cette année 1649, un vieillard d’environ 90 ans jette un regard sur l’imposant chantier qui se tient devant lui.


Il est serein, satisfait de son travail, même si celui-ci est inachevé, car après tout, c’est le propre de tous les grands architectes de son époque : partir avant la réalisation complète de leur chef-d’œuvre. Il se souvient de ce vieux château-fort fort délabré, qu’il s’était engagé, il y a plusieurs années, à transformer en une résidence majestueuse et magnifique, destinée à susciter une fierté vaniteuse dans la famille de ses possesseurs, et pour les siècles à venir. Au soir de sa vie, il sait qu’il laisse une trace anonyme pour le commun des mortels, mais pourtant bien visible aux yeux de tous, car sa merveille architecturale marquera durablement le paysage de Hautefort et alentours.

Quel honneur pour Nicolas Rambourg d’introduire en ces fameuses terres ce style moderne né en Italie au siècle précédent. Fameuses terres, disais-je… Cette antique seigneurie, bien qu’excentrée, située sur la bordure est du Périgord et à quelques encablures du Bas-Limousin, entrait en effet dans l’histoire un peu plus de 300 ans auparavant. Son turbulent seigneur de l’époque, Bertrand de Born (1215), n’avait cessé d’alimenter les tensions entre ses suzerains Henri et Richard, les fils d’Aliénor d’Aquitaine, pour tenter de tirer ensuite avantage d’une situation désordonnée. Tout cela en vain, et l’homme voyant ses desseins anéantis s’était retiré du monde, dans l’abbaye voisine de Dalon, laissant cependant à la postérité quelques vers qu’il avait composés sur l’amour courtois et la guerre. Les descendants de ce troubadour finirent par prendre le nom de leur domaine, ils prospérèrent tant, que Hautefort fut érigé en marquisat en 1614.


Et c’est donc sur ces terres qu’au soir de sa vie, Nicolas Rambourg ne peut que contempler le passé et le chemin qu’il a tracé grâce aux opportunités occasionnées par son génie, reconnu par ses contemporains. De son enfance, il se souvient des bords de la Meuse et de l’église paroissiale où il avait été baptisé, à Saint Mihiel en la province indépendante de Lorraine. Il n’y manquait pas d’admirer, à chaque fois qu’il allait prier, une fascinante mise au tombeau, flambant neuve, réalisée par la grande figure de la Renaissance lorraine, Ligier Richier. D’aucuns racontent que ce sculpteur, natif aussi de Saint Mihiel, était allé en Italie dans sa jeunesse où il avait rencontré Michel-Ange. De retour dans son pays natal, il l’avait agrémenté de créations artistiques très proches du style du maître italien. Cependant, les tensions religieuses devinrent telles que le vieux sculpteur qui avait embrassé la religion réformée, fut contraint à l’exil en s’enfuyant à Genève. Étant catholique, le très jeune Rambourg ne fut pas inquiété. Il avait même profité de l’influence des bénédictins de sa ville qui, tout au long du XVIème siècle, n’eurent de cesse d’y promouvoir les Arts. Nicolas Rambourg, tout comme son grand frère Jean, y avait débuté son apprentissage, puis était parti en la ville de Langres, pour y apprendre son art. Les évêques de Langres étaient des personnages puissants, puisqu’une fois nommés, ils étaient automatiquement agrémentés des titres de ducs et pairs de France. Le long épiscopat de Claude de Longwy cardinal de Givry (évêque de Langres de 1528 à 1561) fut très important pour cette ville et ses environs dont il favorisa l’embellissement. Aussi, y officiait un enfant du pays, Nicolas Ribonnier, remarquable ingénieur militaire, architecte, et sculpteur, dont le talent rayonna jusqu’à Dijon, capitale des Ducs de Bourgogne. Auprès de ce maître, l’éventail de l’apprentissage de Nicolas Rambourg fut très complet, avec les dernières techniques les plus pointues et à la mode de son temps.

Des proches parents de Claude de Longwy, évêque de Langres, s’allièrent à une famille à la fois originaire du Limousin mais aussi implantée dans le Périgord : les Pérusse des Cars. C’est ainsi qu’en 1572, probablement un peu grâce aux coutumes népotiques de l’époque, Charles de Pérusse des Cars, beau-fils de Françoise de Longwy, fut nommé évêque de Langres. Dans une famille, la présence d’un tel prélat est une opportunité sans équivalent, elle est un véritable tremplin, permet d’augmenter l’influence, l’importance et la réputation de sa parenté. Le frère de l’évêque, François de Pérusse des Cars, chef de la maison, décida de remanier certaines de ses propriétés. En 1582, il venait d’acheter à Henri de Navarre (futur roi Henri IV) le château d’Excideuil, qui venait de subir, en 1574, de sérieux affrontements entre les huguenots et les catholiques. Cherchant un architecte pour ses travaux, le jeune Nicolas Rambourg lui fut recommandé par son illustre parent.

C’est ainsi que Nicolas quitta définitivement son pays natal, accompagné de son frère aîné,


Jean. Après Excideuil, les chantiers ne manquèrent pas. Jean profita des travaux sur le château de Juillac (propriété d’un cadet des Pérusse des Cars), pour se marier et s’installer dans la paroisse voisine de Concèze, dans le Bas-Limousin. La fille de François de Pérusse des Cars avait épousé François d’Hautefort, qui habitait le château du même nom, et qui avait l’espoir, grâce à ce mariage, de nourrir de grandes ambitions. Il embaucha l’architecte de son beau-père, et dès 1588, les fortifications étaient remises à neuf. Voyant ces magnifiques réalisations, inédites dans le pays, les seigneurs du voisinage voulurent aussi employer l’architecte, comme Jean Foucaud de Lardimalie pour son château de la Sudrie en la paroisse de Cubjac. Les tâches à accomplir dans la région étaient infinies, Nicolas se rendit compte qu’il n’allait plus quitter cette contrée, et tout comme son frère, il se décida à y fonder un foyer. Il épousa une jeune veuve originaire de Salagnac, Jeanne Goumard, qui habitait à La Genèbre en la paroisse de Saint Aignan de Hautefort, demeure familiale de son premier époux, François Pasquet. Par ce mariage, notre lorrain s’intégrait totalement à la bourgeoisie locale, avec notamment un beau-frère Goumard notaire, et désormais allié à cette famille Pasquet, très prolifique et influente dans la vallée de l’Auvézère. Cependant, les Rambourg restaient des étrangers.
Une photo de la signature de Rambourg dans sa lettre de naturalité où c'est la seule fois où il signe Rembourg avec un e ( photo fait par Sébastien Chaminade aux AD 24.

En 1589, le roi de France Henri III, fils d’Henri II et petit-fils de François Ier, avait été assassiné. Tout comme ses deux frères avant lui, il mourait sans héritier direct, et la couronne revint à son très lointain cousin Henri de Bourbon, non seulement roi de Navarre, mais aussi comte de Périgord, et vicomte de Limoges. Ainsi, pour obtenir les mêmes droits que tous les sujets du roi de France, c’est auprès de l’administration d’Henri IV que les deux architectes durent demander, en 1603, des lettres de naturalité, retranscrites dans les patentes de la Sénéchaussée du Périgord.


Pendant ce temps, les commandes se poursuivaient, et se diversifiaient. Avant la fin du XVIème siècle, il avait réalisé pour la famille Ferrières, aussi alliée aux Pérusse des Cars, des fontaines au style contrastant totalement avec l’austérité de leur antique demeure de Sauvebœuf. Puis, chez François de La Borie, il avait restauré et remis au goût du jour la bâtisse de la Rampinsole, paroisse de Coulounieix. Au début du XVIIème siècle, on l’appela deux fois à Périgueux pour réaliser l’une après l’autre les deux tribunes de la cathédrale Saint Front, jusqu’après 1612. Il logeait alors dans la paroisse urbaine de Saint Silain, où on le trouvait parrain en 1605 d’une petite Marie Bouquier, fille d’un maître menuisier avec lequel il travaillait. Il resta encore dans la métropole provinciale de 1613 à 1616 pour réaliser des travaux importants sur les ponts de Tournepiche et de la Porte-Neuve, au-dessus de l’Isle. On le logea chez Mathaly (Mathurin en occitan) Labrousse, hôte dans le Faubourg de Tournepiche, et beau-frère de Raymond Dubreuil, receveur de Hautefort. Nicolas se lia d’amitié pour les membres de cette famille, et en 1625, il maria sa fille la plus jeune à Blaise, fils de Raymond Dubreuil.

Car de son union avec Jeanne Goumard, Nicolas avait eu des enfants, dont plusieurs arrivèrent à l’âge adulte. L’aînée s’appelait Anne, elle épousa en 1614 le notaire Claude Sarrazanes. Léonne épousa en 1618 le procureur d’office de Tourtoirac, Guillaume Souffron. Les deux plus jeunes filles se prénommaient toutes deux Françoise, la première, baptisée en 1602, épousa le praticien Antoine Exartier du village des Charreaux, dépendant de Hautefort. La seconde, épousa donc en 1625 Blaise Dubreuil, mais très vite veuve, elle se remaria en 1627 avec Léonard Lidonne, juge de la juridiction de Hautefort. Un garçon, Bernard, était promis à une carrière juridique, mais mourut prématurément .

(On n’a pas trouvé son acte de sépulture, mais ses preuves de vie cessent juste avant l’épidémie de peste qui frappa la région autour des années 1630).

Provenant des biens du premier époux de Jeanne Goumard, la maison de La Genèbre, domicile des époux Rambourg, devait échoir soit à Léonne, soit à Jeannette Pasquet, les filles de ce premier mariage. Mais le destin en décida autrement, les filles moururent jeunes et sans héritier, après s’être pourtant mariées. C’est donc la dernière fille de Nicolas Rambourg et de Jeanne Goumard, Françoise, successivement épouse Dubreuil puis Lidonne, qui devint l’héritière, et qui resta vivre dans leur foyer.

La vie professionnelle de Nicolas Rambourg fut plus mouvementée qu’on ne pourrait l’imaginer.

En 1614, date de l’érection de la terre d’Hautefort en marquisat, les chantiers étaient à leur apogée, et rien ne pouvait laisser présager quelque changement, mais l’année 1616 fut marquée par un événement inattendu, qui changea considérablement la donne : le jeune Charles d’Hautefort, chef de la maison, décéda prématurément, laissant une veuve, Renée du Bellay, et de jeunes enfants. La mère de Charles, Louise de Pérusse des Cars, était décédée en 1595, et son époux préféra se mettre en ménage avec sa concubine du moment, et s’occuper de ses enfants bâtards. Il avait alors abandonné ses droits sur Hautefort à son fils aîné, dont l’hérédité revint à Renée du Bellay, mais devint cependant tuteur des orphelins, rendant la situation quelque peu épineuse. Renée décida de rester à Hautefort, pour ne pas fâcher son beau-père, bien que celui-ci ne fût pas très généreux avec ses pupilles (il fut dit qu’il l’était beaucoup plus avec ses enfants naturels). Les décisionnaires planifièrent donc de continuer les travaux à Hautefort. Cependant, la situation se détériora au cours du temps, et en 1627, la douairière décida d’affermer le château et d’en partir. Les travaux cessèrent, le coup porté à Nicolas Rambourg fut très dur. À partir de cette époque, il n’exerça plus que ses activités de sculpteur, n’ayant plus aucune commande en tant que bâtisseur.

La traversée du désert dura presque une décennie.


En 1636 en revanche, les commandes affluèrent de nouveau. Cinq ans auparavant, Jean de Ferrières de Sauvebœuf, pour qui il avait exécuté des fontaines, tomba en disgrâce pour avoir pris le parti de Marie de Médicis contre le roi. Il fut décidé que la forteresse antique de Sauvebœuf soit rasée. Elle ne fut en réalité que démantelée, mais lorsque le fils de cette maison noble voulut le rebâtir dignement, il fit appel à l’architecte de Hautefort. La même année, Rambourg remporta « l’appel d’offre » pour les réparations de la maison commune du Consulat à Périgueux (il se chargea des plans, mais délégua les travaux à un autre maçon).
Mais l’événement majeur fut le retour des Hautefort sur le devant de la scène. Le jeune Jacques-François, reçut de nombreux biens en héritage. Sa mère Renée du Bellay décéda en 1631, son grand-père l’émancipa en 1633, il put donc recevoir les héritages de son père et d’un de ses grands-oncles Pérusse des Cars, il hérita ensuite d’une grande-tante maternelle. Cette fortune soudaine, s’ajoutant à ses revenus déjà conséquents, laissa à ce jeune marquis les possibilités d’assouvir ses rêves à la hauteur de ses prétentions.

Jacques-François d’Hautefort revint chercher le vieux Nicolas Rambourg, septuagénaire mais toujours dynamique. Ils décidèrent de retravailler les plans, pour certains exécutés plus de 30 ans auparavant, pour les remettre au goût du jour. Pour cela, Rambourg consulta les manuels d’architecture les plus récents, émanant de ses confrères lorrains et bourguignons, s’en inspirant pour ses plans, tout en les agrémentant de ses inspirations originales. Sous sa main encore agile, naquirent les projets du pavillon central sur la cour, le promenoir, la grande galerie, qu’il verra lentement s’ériger sous le travail des ouvriers maçons et charpentiers.

La sœur de Jacques-François d’Hautefort connaissait alors un destin national. En 1630, la très jeune Marie d’Hautefort, dame d’honneur de la reine, s’était faite remarquer grâce à sa beauté et ses bonnes manières par le roi Louis XIII qui lui accorda longtemps ses faveurs. Les intrigues politiques de Richelieu l’éloignèrent ensuite de la cour, sans pour autant la disgracier aux yeux des membres de la famille royale. En 1643, après les décès coup sur coup du ministre et du roi, Anne d’Autriche devenue reine-mère et régente du jeune Louis XIV rappela sa chère amie qui bénéficia de nouveau de son statut particulier auprès de la famille royale.

En cette année 1649, ce vieillard de 90 ans contemplant son chantier pense un instant à l’avenir.

Les rumeurs disent que la liberté de parole de Marie d’Hautefort commence à déranger le ministre Mazarin qui, malmené par la Fronde parlementaire, songe déjà à un moyen de la congédier à nouveau. Le roi est jeune, la reine-mère et son ministre sont impopulaires et fragilisés, cernés par les complots. Peu importe, Nicolas Rambourg sait que sa vie mortelle touche à sa fin, et au sommet de sa gloire, alors que l’avenir de la France semble une nouvelle fois des plus incertains, il regagne son logement aménagé sur son chantier, au cœur de sa plus grande création, le château de Hautefort.

Le 2 juillet 1649, Nicolas Rambourg ferma les yeux,


S RAMBOURG 1649. AD24 - Hautefort (Dordogne, France),Paroisse Saint-Agnan, 1628 – 1660 vue 222/391

Après s’être confessé, avoir communié, et avoir reçu les saints sacrements de l’extrême onction, Il fut inhumé le lendemain dans l’église paroissiale dans les tombeaux qu’il avait acquis 40 ans plus tôt, en présence de « vingt-deux prêtres ou religieux » qui s’étaient déplacés pour lui rendre un dernier hommage. Ses œuvres ont traversé les siècles, mais son nom fut oublié. Des passionnés ont, par l’étude d’archives diverses, réussi à l’identifier, à reconstituer son parcours, à reconnaître ses créations .

( Notamment grâce à Madame Gendry, Monsieur Laurent, et le chanoine Brugière (puisèrent leurs informations aux archives départementales de la Dordogne, mais dans les archives épistolaires entre les différents membres de la famille d’Hautefort et alliés) ; on a d’ailleurs admis les hypothèses les plus plausibles émises par ces éminents spécialistes pour la rédaction de cette histoire de Nicolas Rambourg.)


Par Julien LIUT.

Commentaires

1. Le vendredi 16 novembre 2018, 07:29 par Rougier Jerome Hilaire

Magnifique Julien! Quel beau travail de recherche : ton récit , , délicieux à lire, est riche d'enseignement! Bravo!

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