Depart en Argentine

La légende familiale raconte que des membres de la famille de ma belle-mère, originaire de Nadaillac, département de la Dordogne, étaient partis en Argentine, à la fin du 19e siècle. Ils auraient effectué le voyage en bateau, accompagnés de leurs enfants. J’ai donc cherché à en savoir plus sur les départs des périgordins vers les terres inconnues, à travers des articles, des documentaires mais aussi un merveilleux roman de Roger Béteille, Les défricheurs de nouveaux mondes ! Des extraits de ce roman illustrent ma synthèse.

Durant la première moitié du 19e siècle, le département de la Dordogne connaît une forte explosion démographique qui atteint son apogée en 1851. Les populations manquent de ressources, les familles pauvres et nombreuses se scindent, abandonnant les terres à des frères et sœurs. D’autre part, le développement du chemin de fer de 1856 à 1881 permet une ouverture du département vers l’extérieur. En conséquence, de 1851 à 1921, l’Aquitaine subit une forte baisse démographique. A cela s’ajoutent les ravages causés par le phylloxéra. En 1868, le vignoble périgourdin est dévasté. Les surfaces cultivées passent de 107 000 à 21 800 hectares. Il convient alors d’arracher tous les plants contaminés pour laisser place aux seuls murets en pierres sèches qui délimitait autrefois les parcelles… Dans le roman, le héros décrit cette crise :

Le vigneron haletait. Des sillons de sueur se formaient à ses tempes. Son regard, rivé à un piochon gisant à terre, trahissait un désarroi absolu.  Le paysan s'agenouilla devant un cep, lentement, comme s'il espérait encore s'être trompé. Il saisit le piochon et il commença de déchausser la souche, grattant avec précaution, finissant de mettre les radicelles à nu à la main, pour ne pas les briser.

- Vois, hoqueta-t-il, tout le bas de la souche semble pourri de gangrène. Et ces verrues noires sur les petites racines, en forme de bec d’oiseau, tu sais ce que ça veut dire ? - Le phylloxéra… admit Louis, désemparé par la brutalité de ce qui les frappait. (p. 186) Phylloxéra sur les feuilles de vigne


Cette situation marque le début de l’exode rural : de nombreux paysans partent alors vers les villes où les salaires sont plus élevés, certains s’expatrient même vers l’Amérique, notamment en Argentine.

En Argentine, après l’indépendance en 1810, le pays se construit peu à peu, mais les guerres internes pour la prise du pouvoir ruinent de nombreux efforts. A partir de 1853, la Constitution intègre, avec l’article 25, l’incitation à l’immigration. En 1876, la loi n° 761 de Nicolás Avellaneda, nommée la Ley de Inmigración y Colonización, facilite et encourage l’immigration européenne pour ces vastes terres inoccupées et fertiles. Pour des paysans qui ne possèdent pas grand-chose, l’offre est alléchante et laisse entrevoir un avenir meilleur pour les enfants. On comprend, dans le roman, l’attirance de Charles pour ce pays :

- Je rêve d’émigrer en Argentine, depuis des années, révéla-t-il d’une voix sourde. (p. 293)

- L'Argentine est un pays où tout est possible. Le type de la gare m'a assuré qu'il restait à occuper des plaines complètement vides. Nous aurons toutes les chances. Nous pourrons tout tenter ... Je n'ai pas d'illusions : nous ne ferons pas fortune en un an, mais nous nous enrichirons et nous serons libres ! - 1890 est toute proche. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis sûr que ce sera une bonne année pour nous. Tu auras vingt ans... Imagine que nous fêtions tes vingt ans en Argentine ... s'exalta Charles Cayre. (p. 312)


Sur la période 1810 - 1920, les services de l’immigration ont enregistré 220000 migrants français vers l’Argentine, dont 120 000 seraient repartis. Le flux le plus important se situant après les années 1880. Cela représente environ 3 à 4% du total des migrants européens. Dès 1888, le gouvernement argentin mandate donc des agences en France dans les ports d’embarquement ainsi qu’à Paris pour trouver des candidats à l’émigration. Ce sont parfois aussi des aubergistes qui sont chargés du recrutement dans des villes de province. C’est vers l’un d’eux que se tourne Charles :

Elle l’accompagna à la buvette du rabatteur de candidats au voyage vers la fortune. Le personnage les toisa avec un air équivoque. Marchand de gros rouge ou marchand d’hommes ? Il sembla éprouver une jouissance trouble en les voyant ensemble. Il connaissait déjà le commis des Messageries. (p. 325)


Les consignes sont précises : de préférence des familles nombreuses, catholiques, pour un départ définitif. En échange, le gouvernement argentin offre aux émigrés les billets de bateau et quelques lopins de terre sont distribués gratuitement ou à bas prix dans le but de créer des communautés de colons. 36% des émigrants seraient des cultivateurs. L’émigration devient contagieuse, on note des départs en groupe, ou de voisins rejoignant des familles déjà installées en Argentine. Dans l’ensemble, on constate que l’émigration porte sur les éléments actifs de la population, Avec une prépondérance des éléments masculins. Certaines familles partent au complet, parfois, la moitié des enfants part avec le père tandis que l’autre moitié reste avec la mère, d’autres délèguent certains membres. Cette émigration a un caractère officiel et les départs sont connus des autorités. Le plus souvent, les immigrés partaient ainsi rejoindre un parent ou un ami leur ayant vanté leur nouvelle situation de vie et court-circuitaient de la sorte les services étatiques.

-Nous irons à Pigüé. Des Aveyronnais y sont installés sur des fermes depuis cinq ans. Le journal dit que certains possèdent déjà des centaines d’hectares. Nous pourrons peut-être acheter des terres. Sinon, ils nous fourniront du travail, expliqua Charles avec conviction. (page 294)


Un décret pour le recrutement de personnel nécessaire aux travaux de Chemins de Fer fixe les règles de ces départs :
Centre des Archives Diplomatiques de Nantes – Extrait du 31 mai ???
Le prix du transport varie en fonction de la classe choisie. Finalement, certains utilisent leurs économies, d’autres empruntent, souvent à la famille, d’autres hypothèquent leurs biens à une obligation de travail à l’arrivée en faveur de l’armateur ou de l’agent. Il semblerait que les plus démunis bénéficient d’un passeport d’indigents délivrés gratuitement par les services de la préfecture. Le voyage s’effectue le plus souvent en train jusqu’à Marseille, Bordeaux, Cherbourg et Le Havre (dans une moindre mesure La Rochelle ou Nantes) :

Ils ne parviendraient pas à Bordeaux dans la journée. Ils coucheraient sur un banc de salle d'attente de gare, peu importait où, à Toulouse peut-être. Le train roulait. Le compartiment de troisième classe, aux banquettes de bois, imposait un bruit infernal. Marie, dont c'était l'initiation au chemin de fer, s'en défendit en se repliant sur des suites d'idées et de sensations étranges qui naissaient du balancement et du ferraillement continus. Pour la première fois, elle tenta de calculer la durée infinie de leur migration au bout du monde : le train jusqu'à Bordeaux, les semaines de mer, le train à nouveau, dans un pays sans repères. (p. 327)


Puis en bateau à voile le plus souvent car moins cher. Les conditions de vie à bord sont rudes : conditions médiocres d’hébergement et mauvaise qualité de la nourriture, la traversée dure plusieurs semaines.

- De tous les bateaux, c'est la Compagnie Zuber qu'il vous faut : en dix ans d'affaires avec eux, pas une seule embrouille ... Vous passerez par Paris, puis au Havre vous prendrez le paquebot régulier vers Buenos Aires.

- Tu te fiches de nous ? Nous n'avons pas d'argent à gaspiller, grinça Charles. - Pour des jeunes comme vous, ce serait un beau voyage de noces ! Vous auriez une cabine particulière... - Nous ne voyagerons pas au fond d'une cale, mais c'est trop long et trop cher. - Alors, prenez le passage par Bordeaux. Je vous chercherai un cargo qui charge des gens et des marchandises. (p. 326) Les émigrants s'allongeraient sur des sortes de couchettes superposées, munies d'une paillasse et mortaisées sur des charpentes verticales. Lorsqu'on pénétrait dans ce dortoir flottant, les dormeurs semblaient rangés sur des étagères. Chacun disposait d'une gamelle accrochée par un clou sur le châlit. La chaleur étoufferait bientôt les faiblards, la promiscuité serait dégradante. Combien étaient-ils, voués à croupir là pendant des semaines ? (p. 330)
Les bateaux au départ du port de Bordeaux font escale à Vigo, Lisbonne, Rio de Janeiro, Montevideo avant d’atteindre Buenos-Aires. A l’arrivée, les émigrants sont logés à l’hôtel de los inmigrantes situé à proximité du port pour rejoindre ensuite, en train, les destinations rêvées.

Très vite, les terres vinrent à manquer et les migrants arrivés devinrent des paysans journaliers qui travaillaient pour des grands propriétaires ou choisirent de rester à Buenos Aires. Toutefois, les conditions exceptionnelles de son économie avaient de fait développé un véritable mythe argentin qui était très attirant. Ces périgordins expatriés furent paysans, laboureurs, éleveurs, ingénieurs, photographes, architectes, peintres ou écrivains, militaires ou marins... et ont ainsi contribué à la construction de l’Argentine, à leur profit ou à leur perte. Armée de ces connaissances, je me suis ensuite lancée dans l’étude du départ de la famille vers l’Argentine. Ce sera le sujet d’un prochain numéro de Lou Péri Doc !

Mes lectures pour mieux connaître ces départs pour l’Argentine…
Borrèze étant située à la limite du Lot, je me suis intéressée aux documents suivants :

 L’émigration des habitants du Lot en Amérique du Sud à la fin du XIXème siècle – Christiane PINEDE.

 Folie et immigration en Argentine entre le XIXe et le XXe siècles – Alejandro Dagfal.

 A la conquête de l’Argentine – Site personnel de Francis ESPINET.

 Document ressource : Les migrants français en Argentine au XIXème siècle - Centre des Archives diplomatiques de Nantes.

 Les défricheurs de nouveaux mondes – Roger Béteille.

Par Michèle POINTEAU-MARY.

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